Incidences de la souffrance du thérapeute sur la relation avec le patient

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Tables des matières

C’est l’histoire d’un processus de maladie, processus au coursduquel j’ai tenté de me re-mobiliser et de trouver la force de continuer. C’est une histoire de souffrance, physique et psychique.

2Psychologue de formation, je pratique la psychothérapie en individuel et en groupe depuis 1990. Dans mon approche clinique et thérapeutique, je travaille avec les phénomènes transférentiels du patient (ce qu’il rejoue avec moi malgré lui), nos inconscients (le mien et celui de l’autre), dans une dynamique phénoménologique et gestaltiste, c’est-à-dire à partir du contexte ici et maintenant de la rencontre, à partir du contact et de ses interruptions.

3En ce début d’année 2006, je me relève doucement et j’ai envie de partager mes réflexions et pensées concernant non seulement la maladie et la souffrance qui lui est associée, mais aussi ma pratique de psychologue durant ces neufs longs mois pendant lesquels je n’ai pu effectuer mon travail de la même manière, étant dans une grande fragilité physique et psychique.

TÉMOIGNAGE

4Le 12 mars 2005, je suis hospitalisée en urgence pour une sigmoïdite aiguë (inflammation et perforation du côlon), qui va nécessiter une dérivation du transit intestinal, une sorte d’« anus artificiel ».

5Quand la maladie frappe et s’aggrave dans les mois suivants, c’est le choc ! Je me sens noyée dans le chaos de mes émotions, chaos physique et psychique.

6Je vais être opérée quatre fois en cinq mois, c’est une terrible épreuve qui m’a amenée bien sûr à me poser beaucoup de questions sur le sens de la vie.

7Comment cette maladie, suivie de cette aggravation, m’est arrivée à ce moment-là de ma vie ? Pourquoi cet organe-là est-il atteint ? Comment vais-je trouver ou re-trouver de l’énergie pour continuer à avancer ?

8Tout s’arrête quand la maladie me surprend. Je n’ai pas eu de signes avant-coureurs, physiques en tout cas. Ce matin-là, la douleur est un signal d’alarme. Je rentre en urgence à l’hôpital et n’en ressortirai que trente jours plus tard.

9Je n’aurais jamais imaginé la complexité de la chirurgie digestive, malgré tout ce que je sais, sur la nécessité de l’assimilation, de la digestion des nourritures comme expérience de destructions/ constructions : manger/mastiquer/digérer/garder/rejeter/ éliminer…

10Mes intestins sont une zone d’errance, une zone labyrinthique qui produit le déchet, qui le rejette, qui discrimine, triant le bon du mauvais… Essentiel !… Ce lent travail d’assimilation, de digestion et de rejet génère en moi dégoût et peur. Contrairement aux Romains, pour ne citer qu’eux, notre « merde » est tabou dans notre culture et moi, ce « caca », je l’ai sous les yeux en permanence.

11Je vais devoir assimiler un savoir et un savoir-faire par rapport àcette dérivation du transit intestinal faute de quoi je serais dépendante d’une stomathérapeute pour mes soins. Je ne le souhaite pas. Cette épreuve me façonne, il me faut toute ma créativité et ma « hargne » pour m’ajuster à ce nouvel appareillage (1)

Dans mon cas, la dérivation du transit intestinal est temporaire (bien qu’elle ait duré six mois au lieu des deux annoncés, avec deux actes chirurgicaux supplémentaires). Dans tous les cas, l’intervention a des conséquences sur l’état physique des opérés avec une fatigue très importante, mais aussi sur l’état psychologique : modification de l’image corporelle, perte du tonus, perturbation de plusieurs fonctions capitales dont la fonction d’élimination, de nutrition, et aussi la sexualité…

13Je m’interroge avec l’aide d’un tiers sur la maladie somatique:car je suis vraiment en danger physique. Cela m’évoque une autre période, trente années auparavant à l’âge de quinze ans où j’avais été déjà confrontée à cette situation… des souvenirs montent. J’ai peur… de la vie… de la maladie… de la mort…

14La maladie, ne porte-t-elle pas en elle son germe de guérison ?

15Permettra-t-elle des remaniements psychiques ? N’est-elle pas une énergie, une création « ratée », qui demande à être « convertie » en une autre forme plus viable ? Que sont ces symptômes informes qui pourront, devenir des Gestalts plus lumineuses ouvrant à des espaces psychiques nouveaux au cours du processus de changement ?

16Je m’aide de la pensée que la maladie n’est pas toujours une fonction qui mène à la mort. Elle fait naturellement partie de celles qui entretiennent la vie. Car si la santé est un état d’équilibre somato-psychique, des moments de déséquilibre sont néanmoins nécessaires pour que perdure au fil des ans un état d’équilibre qui ne peut être figé. Tomber malade bouleverse l’état psychosomatique d’un être vivant et devrait l’engager dans un processus de remaniement dont l’issue dépend d’une infinité de facteurs physiologiques et psychiques. C’est en tout cas ce qui m’habite et me donne alors un élan pour me battre.

17Paradoxalement, je me sens dans un processus de nettoyage et de guérison comme l’est, peut-être, toute maladie pour peu que nous puissions en faire quelque chose… y trouver du sens… et ce n’est pas toujours possible car l’expérience de la douleur, de la souffrance, sape toute possibilité de penser, de réfléchir. La douleur me propulse dans un autre monde. Et la morphine, qui tente de l’atténuer, aussi.

18Quand la souffrance devient un peu moins accaparante, l’« esprit » peut alors se tourner vers d’autres intérêts. Je vais alors mobiliser une énergie psychique et physique énorme que je ne soupçonnais plus. Je me tourne vers les investissements que seront la lecture, l’écriture, la continuité des liens avec mes proches, les personnes que j’aime et… mes patients. C’est Pierre Janin qui parle de la conception « reliée » ou solidaire de l’Homme. J’aime cette perspective, « les liens sont notre être » écrit-il.

Des lectures choisies qui ont nourri ma réflexion pour essayer de comprendre les sens possibles de cet « événement » dans le contexte qui était le mien à ce moment-là (2)[2]L’éloge de la psychothérapie, de P. Fédida, À propos du…. Lalittérature m’a aussi aidée à « tenir » [(3][3]Une vie bouleversée d’Etty Hillesum, L’art de la joie de…). Certains textes sur la maladie m’ont bouleversée, hantée même.

20Ayant arrêté toute activité au début, écrire m’a beaucoup soutenue. Écrire, c’est à mes yeux sauvegarder sans relâche, c’est accepter et recommencer à désirer dans le même acte. C’est donc d’une certaine manière travailler à une mise en contact avec l’extérieur, comme avec ses intérieurs. Le Ça œuvre et le Ça est mouvement (en tant que pulsion et inconscient).

21Et puis il y a eu les liens, j’ai été entourée, chacun a été là, à son poste, me veillant. J’avais besoin de cette confiance pour continuer. Ces liens m’ont permis de « tenir bon » : appels téléphoniques, mails, visites, lettres, comme autant de petits cailloux semés pour tenir ma route si étrange et informe.

22Ainsi, plus que toutes les théories, ce sont les engagements avec les autres qui m’ont portée : mon mari, mon fils de huit ans. Avec lui, nous avons dû inventer d’autres moyens de communication parce qu’il ne voulait (pouvait ?) plus venir à l’hôpital (ultime protection face à ma déchéance). Il y a eu aussi mes sœurs, mes amis, mes collègues de travail et… mes patients. Comprendre bien sûr rassure mais je « guéris » surtout avec l’amour que je reçois et que je peux donner. Aimer, c’est risquer, c’est prendre le risque de vivre et je revendique ce risque. Cela panse mes plaies. « Même avec ton ventre abîmé et tes cicatrices, nous t’aimons !».

23Cependant lorsque je suis rentrée chez moi, la douleur et la conscience face à ce que je venais de vivre ont été encore plus aiguës comme si l’hôpital avait été une bulle protectrice et là, sous mon regard, j’ai vu mon amaigrissement, mon intégrité corporelle atteinte. L’arrêt de mes activités, (avec cette fatigue intense que je ne connaissais pas) a été très déstabilisant. Or ce qui ne peut pas s’accepter ne finit pas, j’en ai eu l’expérience déjà dans ma vie ! Il va falloir traverser.

24J’ai pensé à mes patients tout de suite. Je les avais prévenus par téléphone dans les tout premiers jours alors que j’étais à l’hôpital et sous morphine.

25Avec le recul, je ne dirais plus les choses de la même façon et surtout pas au même moment. La manière de dire est capitale; il s’agit de donner des informations, sans se raconter. Il est probable que je me sois trop impliquée, parlant de la dérivation du transit (que l’on nomme vulgairement « la poche », ce que je ne supportais pas), ou même de la morphine qui me permettait de moins souffrir.

26Dans un premier temps, il me paraît essentiel de prendre soin de soi, de s’assurer que l’on est suffisamment re-construit pour recontacter à nouveau ses patients, affronter leurs mouvements agressifs face à l’absence, au manque, leurs transferts parfois négatifs, leurs fantasmes de mort… Ce fut mon embûche. Je n’ai pas assez pris mon temps :peur de les perdre ?… vieux fantasme d’être indispensable ?… empathie ?… devoir ?… engagement ?… d’autres choses encore sans doute…

27Chaque moment au téléphone doit être pesé au cas par cas.

28Je ne vais pas dire la même chose en fonction de la pathologie du patient, de sa fragilité, de son histoire. Me sentir vulnérable (avec une voix différente, moins vivante, moins tonique) peut déstabiliser certains, les effrayer même, voire les faire fuir… Je me poserai aussi la question de donner les coordonnées d’un autre thérapeute dans les cas où je savais le patient dans un grand besoin.

29C’est en tout cas ce que j’ai fait récemment puisque j’ai dû à nouveau affronter une cinquième opération fin février 2006. C’est mon mari qui a prévenu tous mes patients de mon arrêt d’activité, je n’ai pas voulu le faire moi-même. Puis je les ai rappelés tranquillement en dosant ce que j’allais dire en fonction de la personne, quelques temps après, pour leur donner de mes nouvelles et prendre des leurs. À certains, j’ai donné les coordonnées d’un autre thérapeute dans la mesure où je ne pouvais reprendre les séances qu’un mois plus tard. Ne pas se précipiter, ne pas livrer trop d’éléments de ma réalité me paraissent plus sage aujourd’hui.

30À ce moment-là, sous le choc, j’ai fait comme j’ai pu. « On s’arrange comme on peut, quand c’est manquant et souffrant. » me disait un thérapeute psychanalyste avec qui j’avais des contacts à cette période. J’ai pensé davantage à mes patients qu’à prendre du temps pour moi mais cette « fuite en avant » m’a sans doute aussi aidée à me mobiliser. J’ai réfléchi comment j’allais pouvoir continuer mon travail avec eux. Comment rester en lien ?

31Mon activité, ainsi, a repris par téléphone, parce que je n’étais pas en mesure de recevoir mes patients. Ce travail par téléphone (sans doute très controversé par certains thérapeutes) s’est avéré tout à fait intéressant, donnant du soutien aux personnes que j’accompagnais, maintenant la relationet me permettant de tenir. (Ce « tenir », faisant partie de mon contre-transfert à l’égard de mes patients, risquait d’être lourd de conséquences pour eux, si je n’en avais eu conscience; d’autant que ceux-ci ont souvent vécu des situations où ils avaient dû porter leurs parents ou même vivre pour eux.) Mais, avec quelques précautions, la poursuite de mon activité à travers un nouveau cadre m’a permis d’assurer ce passage favorable pour mon patient et moi-même.

CHAMP PROFESSIONNEL

32Exemple de Maud :de ces entretiens par téléphone est née une ouverture tout à fait inattendue avec une de mes patientes très perturbée dont la manière d’être au monde se qualifie, dans la nosographie classique, de psychotique. Cette patiente d’une quarantaine d’années est à la fois très dépendante de moi et en même temps très inquiète de cette dépendance qu’elle rejoue depuis environ neuf ans.

33C’est comme si elle avait toute confiance et aucune confiance.

34Elle demande tout (donc rien), en blocs mais ne peut rien recevoir. Elle me balance sa détresse dont elle n’a d’ailleurs pas conscience, cette détresse d’avant les mots et sans mots. Avec elle, on est dans un système très régressif où il n’y a pas de place pour la théorie habituelle, celle qui soutient notre pratique mais bien davantage pour la théorie intérieure, celle dont dispose une mère pour s’occuper de son enfant.

35Maud est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. Elle a eu une mère sans doute psychotique au sens où celle-ci a dû s’attaquer aux processus de pensée de son enfant, lui déniant le droit de penser en dehors de son contrôle à elle. Maud n’a donc pu jouir de cette expérience d’exister. Elle ne porte pas en elle de mère « suffisamment bonne ». Pas de protection, pas de pareexcitation. Sa mère a sans doute été très tôt violente. C’est en tout cas ce que Maud a pu me raconter après plusieurs années de travail ensemble.

36Au début, elle ne retrouvait pas spontanément les éléments de son histoire et ce n’est qu’au bout de plusieurs années (environ cinq ou six ans) qu’elle a pu m’en dire quelques bribes : sa mère l’avait battue toute son enfance avec divers objets… pendant son adolescence, elle-même avait commencé à se rebeller et à frapper sa mère… elle avait été étiquetée caractérielle très tôt et placée en institution… peut être aussi pour sa survie…

37C’était une personne avec qui la Gestalt, comme attitude thérapeutique originale, serait efficace et opérante parce que nous allions plus facilement travailler à partir d’éléments de la séance « ici et maintenant », donc à partir du contextuel. Elle a toujours amené ce qui se passait là dans la séance avec moi, de manière parasitée par son passé sans qu’elle en soit consciente.

38Compte tenu de ma maladie et des soins successifs, l’important avec Maud était de rester en vie psychiquement et de rester en lien avec elle. C’était important, que je me sente un pas d’avance, une longueur d’avance sur ma patiente afin de voir ce qui se passait. Un superviseur m’a aidée… par téléphone ! N’est-ce pas encore un acte de foi qui nous a tenues en vie ?

39C’était à moi bien sûr de faire le premier pas pour qu’ait lieu la rencontre avec Maud. Cette patiente a toujours eu beaucoup de mal à sentir le « bon » mais je me suis toujours dit que c’était quand même possible. Et c’est du lieu de mes propres carences, du lieu de ma propre détresse, que j’ai pu au mieux rejoindre Maud dans son trouble fondamental, c’est-à-dire son manque total de « mère intérieure ». J’ai dû fonctionner comme une mère positive et ne pas me laisser fasciner par la « mère en négatif », j’ai dû tenir celle-ci à distance.

40J’ai voulu communiquer à Maud que j’étais toujours psychiquement vivante même si j’étais très amoindrie sur le plan physique. J’ai voulu lui témoigner que j’avais trouvé à l’intérieur de moi, d’une manière plus ou moins mystérieuse, plus ou moins consciente, plus ou moins élaborée, des possibilités de continuer… Pour qu’elle continue aussi. C’est l’acte de foi dont je parle.

41Personnellement, ce sont souvent mes « maladies », physiques et psychiques, qui ont été un outil me permettant de rejoindre mes patients, certains en tout cas. Je veux dire par là que c’est la prise en compte de ma propre détresse et de son inclusion dans le travail psychique avec mon patient qui constituent parfois le véritable levier de soulagement psychique, mobilisateur de forces de vie. Ce n’est qu’une hypothèse que d’autres font aussi. Il y a, de plus, toute une dialectique entre la compétence du patient et les capacités du thérapeute. Chacun de ces deux savoirs permettant l’élaboration… et le changement…

42Contre toute attente, Maud va prendre goût aux séances par téléphone et même en « redemander » lorsque je vais aller mieux et que je vais lui proposer de la revoir. Le téléphone a facilité notre contact alors que j’étais vécue comme un « Autre persécuteur » quand elle venait à mon cabinet.

43Quand elle m’appelle, tel jour, elle est dans le « comment cette Autre va me recevoir ?» , « quelle voix aura-t-elle ?». Elle a peur, elle est même terrorisée. Elle m’explique, beaucoup plus clairement que lorsqu’elle était devant moi, qu’elle ne peut pas sentir son besoin, qu’elle est perdue, dans une zone d’indifférenciation et qu’elle scrute avec des antennes très habituées à imaginer et/ou à deviner ce qui se passe chez l’autre.

44Là, au téléphone, elle est toute ouïe ! Elle est là et me fait exister un peu mieux ! Car être avec moi en chair et en os était bien plus insupportable, il fallait faire avec le regard, mon regard, mes gestes, mes mouvements, mes mimiques et toutes ces questions dans sa tête : « Qu’est ce qu’elle écrit sur son grand cahier quand elle me parle ?… est-ce qu’elle m’écoute ?… et si le téléphone sonne, est-ce qu’elle va prendre l’appel ?… qu’est-ce qu’elle va dire ? pourquoi ne dit-elle rien maintenant ? »…

45Ce sont toutes ses inquiétudes que nous allons explorer dans les séances par téléphone, à partir de l’expression de sa terreur comme de sa honte… Dans ce pré-contact particulier se joue la difficulté et peut advenir son élaboration, son ré-aménagement.

46Avec le téléphone, tout se passe comme si c’était moins étanche. Cette notion d’étanchéité qu’elle amène est intéressante car elle signe qu’à la frontière entre elle et moi, tout doit être contrôlé. Maud crée toutes sortes de barricades, coupée de ses émotions, de ses sensations corporelles, de ses affects et de leurs représentations. Au téléphone, elle peut sentir de manière très fine ma posture, la qualité de ma présence dans ma voix. J’ai une voix grave, profonde, que je module selon ce qui se passe, ma voix a souvent été un soutien dans ce travail.

47Si je ne suis pas vraiment présente au cours d’une séance par téléphone, Maud le sent tout de suite et ce qui est nouveau, c’est qu’elle peut m’en parler. Alors que, dans une séance « classique », elle se coupe et ne peut donc rien exprimer. Au téléphone, elle se centre un peu plus facilement sur elle comme si elle avait moins de paramètres à prendre en compte pour garder le contact et entrer en relation; du coup elle est moins terrorisée, moins engluée et envahie. Moi aussi, je me sens moins empêtrée !

48« Exister, je n’ai pas le droit », me confie t-elle; là, au téléphone, elle le dit, elle me le dit; une des nombreuses barrières saute…

49Dans cette situation extrême qui a été la mienne comme dans la situation de terreur qui a été le paysage de Maud, nous avons pu faire un pas de plus… Un bel exemple d’engagement réciproque ! Il y a eu une mobilisation des forces de vie, à l’occasion de cet événement-maladie pour moi, moment privilégié de fragilité mais aussi de sensibilité qui m’a permis d’être accessible à autre chose. À partir de cet aménagement relationnel particulier avec le téléphone, un travail d’élaboration psychique nouveau est né entraînant un changement significatif dans sa possibilité d’exister un peu plus par elle-même, de se différencier. Nous avons construit cela ensemble. Sortir de la confluence, c’est rentrer en contact et en awareness.

50Autre exemple : Julie, pour qui, a contrario, cela n’a pas été adéquat de travailler par téléphone, pour des raisons propres à son histoire (séparations, maladies, décès…) et par rapport à un moment particulier de contact dans lequel nous commencions à être, quand je suis tombée malade. Julie avait commencé à conscientiser et àmanifester dans ses séances, suite à un travail en stage résidentiel, des besoins de contacts physiques. Elle a découvert qu’elle avait été une enfant-modèle, l’enfant « faux-self » de Winnicott, qui ne veut pas donner de souci à ses parents, qui doit grandir sans poser de problèmes et très vite, bref rester dans les attentes parentales imaginaires et/ou réelles.

51Nous avons senti après deux années de thérapie qu’une distance trop grande d’écoute avec une attitude peut-être trop dans le comprendre et le savoir (ce dont elle avait aussi besoin) ne serait pas suffisamment porteuse pour Julie. J’ai petit à petit identifié sa désolation très enfouie et me suis rendue présente d’une façon spécifique. Ma réponse à ses besoins physiques et psychiques a induit une relation de dépendance positive pour le coup.

52Elle a elle-même senti qu’elle avait besoin d’un étayage plus concret, besoin de mes mains, de caresses sur ses cheveux, de s’enrouler sur le divan et de se laisser aller, ça l’apaisait, ça lui faisait revivre de l’enfance; je savais que ce n’était qu’une étape.

53Même malade, je me devais d’être là. Mais cela n’a pas été possible. Julie ne pouvait pas me parler par téléphone, la distance l’insécurisait à nouveau. Elle a dû m’attendre tant bien que mal et elle a retrouvé instantanément et avec intensité l’enfant-modèle qu’elle avait été, n’exprimant rien de sa déception, de sa détresse, de sa colère/rage. Cela se mettra à jour lorsque elle me retrouvera « en chair et en os » à mon cabinet en septembre. Des mouvements agressifs et de désespoir vont se vivre et s’exprimer alors.

54Cependant Julie a eu l’assurance du lien. Et la découverte pour elle, à la faveur de ma maladie, que la relation avec moi était toujours possible, que cette expérience relationnelle allait se poursuivre malgré les aléas, a été fructueuse.

55C’est l’émerveillement lorsqu’elle extrait de son sac à dos, plusieurs séances après mon retour, une peluche qu’elle gardait bien cachée depuis le début de sa thérapie, honteuse à vingt-quatre ans d’investir encore pleinement et secrètement cet objet. Elle vient maintenant à ses séances en la serrant contre elle et en me demandant du contact sans retenue ni honte. Le gain psychique prend tout son sens dans le rapport à l’autre, « à l’occasion de l’autre », pour reprendre l’expression de Jean Marie Robine.

56J’aime ces phrases de Paul Goodman que je me suis souvent remémorées dans les moments difficiles : « Il est dur de faire ce qui est facile, comme d’utiliser la force qu’on a, plutôt que de peiner avec la force qu’on n’a pas… d’aller vers un but, sans employer de moyens qui éloignent de ce but. Ces choses aisées sont difficiles à faire… Et, parfois, bénédiction ! la choses la plus facile à faire est la chose la plus facile à faire !… Et toujours ce qui est le plus facile est ce qui est le mieux. Là est la voie » (4)[4]The Emperor of China, Paul Goodman..

57Face à toute cette souffrance, j’ai envie de finir ce texte en ouvrant à l’espoir, la chaleur de l’amour, à la vie. « Notre outil de travail est avant tout nous-mêmes », dit Marie Petit. Un thérapeute est avant tout un être humain. Il a le droit d’aller mal. Mes patients ont fait cet apprentissage dans la relation avec moi. Pour la plupart, ils ont tiré profit de cette épreuve. Pour ma part, j’apprends tous les jours à lâcher un peu plus et à être humble…

Notes

  • [1]
    La stomathérapie est définie comme la maîtrise des connaissances techniques et des principes de la relation d’aide, qui doivent permettre à la personne stomisée (portant un « anus artificiel », la stomie étant l’acte chirurgical qui met l’organe à la peau) de retrouver son autonomie après l’intervention chirurgicale.
  • [2]
    L’éloge de la psychothérapie, de P. Fédida, À propos du cancer, la maladie du nourrisson dans l’adulte, dans la Revue française de psychosomatique, très beau texte de J. Bigras et P. Cazenave, tous deux psychanalystes atteints du cancer. La Revue Gestalt n° 28, Le psychothérapeute est une personne.
  • [3]
    Une vie bouleversée d’Etty Hillesum, L’art de la joie de Golliarda Sapienza, Hannah Arendt, le génie féminin de Julia Kristeva.
  • [4]
    The Emperor of China, Paul Goodman.

 

 

Collomb Katouchka, « Incidences de la souffrance du thérapeute sur la relation avec le patient », Gestalt, 2006/1 (no 30), p. 47-58. DOI : 10.3917/gest.030.0047. URL : https://www.cairn.info/revue-gestalt-2006-1-page-47.htm